Les Roms et les Voyageurs sont régulièrement pris pour cible, accusés de tous les maux et présentés comme une menace par une partie de la société française à la recherche de boucs émissaires faciles à identifier pour expliquer ses propres difficultés. Les évènements médiatiques de l’été dernier n’en sont qu’une nouvelle illustration. Il ne s’agit pas ici de nier les difficultés rencontrées par les acteurs de terrain ou de ne considérer les Roms ou les Voyageurs que comme victimes de mécanismes discriminatoires, mais de proposer un regard aussi affuté que possible sur des familles qui se singularisent autant par leur diversité que par la variété de leur inscription dans les sociétés majoritaires. De la même manière, on peut toujours désigner les Roms ou les Voyageurs comme des groupes à part ou intrinsèquement différents. C’est oublier qu’ils sont les uns et les autres des acteurs permanents des sociétés européennes, et non de perpétuels étrangers. Ce dossier, au-delà de la question scolaire, se propose donc donner aussi des clés de compréhension, d’apporter des éclairages, de montrer ce qui se fait concrètement avec les familles et leurs enfants et d’inviter le lecteur à s’approcher d’un sujet à la fois passionnant et complexe.
S’agissant de l’école et de la scolarité, il nous paraissait important de ne pas culturaliser ou d’ethniciser un propos qui l’est trop souvent, d’éviter l’enfermement des élèves et de leurs parents par une « injonction identitaire » construite autour de présupposés fortement ancrés : les difficultés en lecture que rencontreraient généralement ces élèves seraient le résultat du peu d’appétit des parents pour l’écrit. L’absence des enfants en maternelle montrerait que les Voyageurs dénigrent l’enseignement aux tout-petits et sacrifient par là même leur entrée dans la lecture et les préapprentissages. L’enseignement mobile ou à distance pallierait les carences de l’institution puisqu’on ne les voit pas à l’école. La plupart des adolescents feraient le collège buissonnier... Il sera donc fondamental de montrer que les buissons en question sont d’une nature socio-économique et d’une complexité historique bien supérieure que celle du petit chemin qui sent la noisette, que ces rapports avec l’institution ne sont pas gravés dans l’asphalte, que des savoirs se construisent hors système et qu’enfin, les adolescents roms ou voyageurs sont aussi présents et souvent invisibles dans les établissements du secondaire.
Par ailleurs, sous quels angles appréhender ce sujet de façon utile ? Réfléchissons-nous à des questions de droit, d’accès à la scolarité ? Cherchons-nous à promouvoir des mesures contribuant à la réussite ou à la prise en charge des difficultés scolaires des élèves ? Et de qui parlons-nous ? D’élèves roms, voyageurs, manouches, yéniches ou gitans ? D’élèves en difficultés, souvent décrocheurs, quelquefois en réussite ? Des deux ? Comment retrouver une pratique sereine dans la complexité symbolique et pratique de ce sujet ? Quelles approches utilisant des outils nouveaux permettraient la prise en compte des langues et cultures portées par les élèves et leurs parents tout en respectant un objectif commun à tous ?
Il ne s’agit donc pas de nier les obstacles qui existent souvent, tels que les rapports difficiles à l’écrit de la langue, l’absentéisme ou l’arrêt prématuré de l’école. Mais il importe aussi de travailler dans un contexte peu commun : le plurilinguisme des individus, les stratégies familiales d’apprentissage, les rapports spécifiques aux outils du savoir. Par-dessus tout, nous nous garderons de chercher des réponses simples à des questions complexes. Les explications tiennent moins à des facteurs culturels qui seraient implicitement incompatibles avec les exigences de la culture scolaire qu’aux situations historiques et socioéconomiques des différentes familles au sein des sociétés majoritaires, ainsi qu’au développement de relations inquiètes avec les institutions en général et le système scolaire en particulier.
Dans ce contexte, on observe chez les enseignants un va-et-vient permanent entre d’une part, le constat de la « spécificité » des élèves, la reconnaissance de leurs « besoins éducatifs particuliers » et d’autre part la nécessité affichée de tendre vers la scolarisation ordinaire, en accord avec le droit commun que devraient respecter tous les acteurs. Et tout un chacun tente de concilier ces deux objectifs, en fonction du contexte où il évolue, des difficultés rencontrées, mais aussi des représentations mutuelles construites entre les familles, les élèves et les professeurs. En cela, il n’y a pas une seule bonne réponse facilement « universalisable », mais des pratiques guidées par une connaissance documentée de la situation, des besoins identifiés et des objectifs clairement affichés.
Il parait aujourd’hui particulièrement opportun, pour ne pas dire urgent de mettre en évidence l’éventail des possibles et de ne fermer aucune option aux élèves, sous prétexte d’une origine ou d’un obstacle qui ne peut être que momentané. Il faut absolument regarder de plus près la présence des Roms et des Voyageurs dans l’école, d’observer la diversité des parcours scolaires, des stratégies à l’œuvre tout comme l’évolution des discours. Cela suppose donc d’interroger ce que l’École peut proposer aux élèves, mais aussi ce qui relève de la (re)responsabilité des parents, des élèves et des enseignants, ce qui est bien l’objectif de ce dossier.