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Les derniers nomades : dix millions de Roms forment le tiers-monde de l’Europe

par Michel Dongois






11980
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Leurs conditions de vie rappellent celles des Amérindiens ; leur combat, celui des Noirs américains des années 1960. Le vieux continent, aux frontières floues, tente de faire une juste place à ce peuple sans État. La Roumanie, où les Roms sont les plus nombreux, sert de pays-test.



Où rencontrer des Roms ? « Là où vous verrez des égouts à ciel ouvert, des enfants sales et aux pieds nus ! »

C’est de cette façon que, dans les campagnes de Roumanie, on me guidait vers ces nomades que même dans Tintin (Les bijoux de la Castafiore) on a soupçonnés du pire. Des nomades surtout perçus, en ces temps paradoxaux d’ouverture des frontières et de repli sécuritaire, comme les Bougon de l’Europe et comme des voleurs de poules. Et dont beaucoup, dit-on, profitent d’une société que par ailleurs ils rejettent.

Les Roms (humains, en romani) se méfiant du fichage - le recensement, qui les rend aujourd’hui admissibles à l’aide sociale, les désignait hier pour Auschwitz -, on ne s’entend pas sur leur nombre exact. On estime que 10 millions de ceux que les uns appellent Romanichels, les autres, Gypsies ou Tsiganes (voir l’encadré « Difficile baptême », p. xx) sont dispersés dans toute l’Europe, la moitié étant d’âge scolaire. C’est la plus grosse minorité transnationale du continent. La Roumanie, ancien pays communiste de 22,3 millions d’habitants, en abrite le plus grand nombre : 500 000 selon Bucarest, de 1,8 à 2,5 millions selon la Commission européenne.

Leur histoire varie selon l’État où ils vivent. « Et ils vivent mal partout, bien que leur situation soit pire à l’Est », dit Aurora Ailincai, Roumaine née dans un quartier mixte (Roms et Roumains) de Suceava, dans le nord-est du pays, et demeurant aujourd’hui à Strasbourg. Cette femme dans la trentaine, tirée à quatre épingles et parlant un français impeccable, y dirige le programme Éducation des enfants roms/tsiganes au Conseil de l’Europe. Elle se dit fascinée depuis son enfance par la résilience des Roms. « Ce peuple est un exemple de survie dans un milieu toujours hostile. »

Et voilà que les Roms se rapprochent un peu plus. L’élargissement de l’Europe à la Roumanie et à la Bulgarie - en 2007, si tout va bien - signifiera l’inclusion instantanée sur son sol de plus de trois millions de Roms supplémentaires. L’Union veut d’urgence améliorer leur sort, afin qu’ils soient moins tentés de venir chercher fortune à l’Ouest. Dès 1998, la Commission européenne a sommé la Roumanie d’améliorer les conditions de vie de ses Roms si elle veut adhérer à l’Union.

Depuis, Bucarest tente d’appliquer un plan concocté avec des ONG roms, qui cible principalement l’éducation, la santé, l’habitation et l’emploi. Notamment pour contrer la pauvreté : en Roumanie, les Roms sont de quatre à dix fois plus pauvres que le reste de la population (tout comme en Bulgarie et en Hongrie, d’ailleurs, selon la Banque mondiale).

L’accès à l’éducation et à la santé, l’égalité des chances... Autant de droits que les Roms revendiquent depuis que les réformes démocratiques de 1989, avec la chute de Ceausescu, les ont éveillés à ces réalités. Certains leaders roms vont jusqu’à réclamer pour les leurs, auprès de l’ONU et de l’Union européenne, un statut officiel sur mesure de nation sans territoire.

Mais mal organisé au-delà de la famille et du clan, ce peuple sans État fait du surplace. Au quotidien, ses conditions de vie - et de logement, surtout - sont le plus souvent déplorables. Près des frontières avec la Hongrie et l’Ukraine, nous avons visité des communautés qui vivent carrément comme au Moyen Âge. Notamment à Baia Mare, centre industriel de 140 000 habitants, dans le Nord-Ouest, où 44% des Roms ont moins de 18 ans.

Un chemin boueux nous conduit à l’écart de la ville. De misérables bicoques sont plantées çà et là sur un terrain vague, taudis sans eau courante et ne comptant qu’une seule pièce, sur le sol de laquelle on étendra des nattes, la nuit venue, pour accueillir six ou huit personnes. Ici, des masures faites de torchis, parfois de planches disjointes. Là, des huttes construites avec des briques de limon ou à partir de matériaux de récupération. Partout en Europe, les Roms ont la réputation d’être les champions du « rebut global » à grande échelle.

Les Roms vivent parfois à la lisière des communes, parfois dans le village ou la ville même, mais presque toujours dans une enclave. Ils possèdent alors leur maison, mais pas le terrain, qui est municipal. Souvent, ils n’ont aucun titre de propriété, voire aucun papier d’identité. La mairie choisit ou non de leur donner accès à l’eau. C’est entre autres pour régler ces questions de voirie que le plan du gouvernement roumain prévoit la présence de médiateurs roms.

La majorité des enclaves roms forment des îlots d’extrême pauvreté dans un pays qui est lui-même pauvre, et qui l’est plus encore que sous le communisme. « Sous Ceausescu, on avait des sous, mais rien à acheter. Aujourd’hui, c’est l’inverse », dit une Roumaine. Même si les Roms sont les grands oubliés de la transition vers l’économie de marché, la pauvreté accrue dans tout le pays a exacerbé la méfiance envers eux. Tout a été dit pour justifier la discrimination à leur endroit. « En Roumanie, si vous n’aimez pas quelqu’un, dites qu’il est tsigane ! » m’a glissé un hôtelier.

On a longtemps cru que les Roms étaient originaires d’Égypte (Gypsies, Gitans). Par recoupement linguistique, on a établi récemment qu’ils viennent de l’Inde du Nord. Ils l’ont quittée voilà 10 siècles pour atteindre les Balkans avec les grandes migrations indo-européennes, au 14 e siècle. Le système féodal étant alors bien en place, ils n’ont pu devenir propriétaires. Et ils n’ont eu d’autre choix que de servir les autres. Perçus comme des étrangers dans les pays chrétiens (on les disait musulmans, entre autres en raison de leur teint mat), ils ont été opprimés, les musiciens comptant parmi les plus privilégiés de ces parias, car plus libres de leurs déplacements.

Les Roms et les Roumains traînent comme un boulet leur passé commun. Les premiers ont été les esclaves des seconds et ont même été mis à l’encan, pendant des siècles et jusqu’en 1856. Cette année-là, le courant antiesclavagiste ainsi que des changements politiques et économiques majeurs ont eu raison de l’esclavage, mais ils n’ont pas libéré pour autant les Roms de la misère. Une partie des affranchis a migré vers la Russie et vers l’Ouest, mais la plupart d’entre eux sont restés en Roumanie.

Le régime communiste leur garantissait des droits individuels, mais rien sur le plan collectif, puisqu’il ne reconnaissait pas les minorités. Arrivé au pouvoir en 1967, Nicolae Ceausescu, qui ne voulait pas de villages roms, a progressivement dispersé les Tsiganes dans les agglomérations roumaines. Mais ça n’a pas fait l’affaire de tous les Roumains, qui se sont sentis envahis. Au lieu de l’intégration souhaitée, on a plutôt créé des quartiers tsiganes, ghettos sans murs, et les relations entre les deux communautés se sont tendues.

En accélérant leur assimilation (moins de 5% sont encore nomades dans toute l’Europe), Ceausescu les a privés de ce qu’ils chérissaient le plus, la mobilité. Il a confisqué chevaux et chariots comme, de 1950 à 1970, sous prétexte de lutter contre la rage et le surpeuplement, le Canada avait abattu les huskys des Inuits. « Le fantasme du pouvoir en place, en démocratie comme en dictature, est de fixer les gens du voyage. Ce qui est sans attaches effraie le pouvoir », dit Georgiana Ilie, du Centrul Pentru Jurnalism Independent, à Bucarest. Cet OSBL (financé, entre autres, par le Canada), mis sur pied par l’Independent Journalism Foundation de New York, forme notamment des journalistes issus des minorités.

La révolution de décembre 1989 en Roumanie a entraîné l’effondrement des fermes d’État et de l’industrie lourde. Les Roms ont été les premiers à être remerciés. La très grande majorité d’entre eux étant faiblement scolarisés au début des années 1990, leur manque de qualification a accru leur pauvreté. Encore aujourd’hui, leurs activités traditionnelles (recyclage, travaux saisonniers, fabrication de paniers d’osier, aiguisage de couteaux) assurent à peine leur survie.

Après la chute de Ceausescu, l’Occident a d’abord versé une larme sur les orphelins roumains, dont beaucoup étaient roms. Il a frémi quand, peu après, les Roms ont abattu des cygnes sur les lacs de Vienne pour les manger. S’est inquiété quand, toujours au début des années 1990, leurs contrebandiers ont détroussé de nuit les voyageurs de l’Orient-Express, dans la portion entre Sofia et Bucarest du trajet de ce train reliant Istanbul à Paris. Était-ce le retour des voleurs de grand chemin jadis appelés Roumes ? Légendes urbaines ! ont rétorqué les Roms. Reste que l’Europe de l’Ouest a haussé le ton en voyant déferler sur les trottoirs de ses grandes villes des hordes de femmes, d’enfants et de handicapés dressés à mendier. La police démantèle régulièrement ces réseaux de mendicité qui engraissent une poignée de Roms riches. « Les Tsiganes ont terni l’image de la Roumanie à l’étranger », ai-je souvent entendu.

La romanophobie demeure bien vivante, dit Aurora Ailincai. À Petea, par exemple, à la frontière hongroise, l’organisme humanitaire Caritas a ouvert il y a quelques années un jardin d’enfants fréquenté par les seuls Roms. L’institutrice roumaine de l’école communale nous le reproche vivement, raconte Thomas Hackl, du Comité européen pour les Roms mis sur pied par Caritas. « Elle craint que les enfants roms n’aillent ensuite dans ses classes, puisqu’il s’agit de la seule école primaire du village ! » C’est pour désamorcer ce genre de conflits intercommunautaires qu’on a prévu des médiateurs. Hélas, faute de fonds et d’un nombre suffisant de Roms formés, ils brillent par leur absence sur le terrain.

Aurora Ailincai voit surtout dans la discrimination le fruit des préjugés, de l’inaction et du poids de la tradition. Certains pays, par exemple, perçoivent les enfants tsiganes comme des inadaptés sociaux... et les placent dans des écoles pour handicapés. La Ligue des droits de l’homme, en France, signale que certaines annonces d’emploi, en Roumanie, comportent encore la mention : « Roms, s’abstenir ! »

« Le racisme, ce n’est pas seulement haïr les Noirs aux États-Unis, c’est aussi haïr les Roms en Europe », dit Costel Bercus, directeur du Centrul Romilor pentru Interventie Sociala si Studii (Romani-CRISS), à Bucarest, une ONG qui recense les injustices infligées aux Roms de Roumanie. Dans la plupart des pays de l’ancien bloc communiste, on a fait preuve de violence envers eux (agressions par des skinheads, brutalités policières). Le sang a coulé et l’on a incendié des maisons roms. En Roumanie, la tension a baissé depuis la fin des années 1990, mais la vigilance reste de mise. Ainsi, par exemple, des stages sensibilisent les futurs policiers aux réalités roms. « Plutôt pacifiques, peu revendicateurs et non organisés, les Roms sont de parfaits boucs émissaires », dit Aurora Ailincai.

Pour Costel Bercus, on ne peut pas tout réduire à la discrimination : « Nous ne sommes pas organisés sur le plan politique, ça nous nuit énormément. » Il croit cependant que le mouvement d’émancipation, qu’il compare à une décolonisation de l’intérieur, est malgré tout bien entamé.

La lutte des Roms s’inspire du mouvement pour les droits civiques des Afro-Américains. Aucun de ces deux peuples ne peut revendiquer une présence avant les Blancs. Contrairement à l’Amérique des Premières nations, l’Europe n’était pas pour les Roms une terra nullius, un territoire sans maître.

Espèrent-ils leur Martin Luther King ou leur Gandhi ? « Autant attendre Godot ! » répond Judson Nirenberg, coordonnateur du Forum européen des Roms et des gens du voyage, organisme-cadre qui chapeaute depuis 2004 les ONG roms. « Nous avons certes besoin d’un rêve, mais c’est rêver en couleurs que de songer à nous fédérer. Nous sommes trop fragmentés », dit-il.

Les Roms de Roumanie votent peu, et surtout pas pour le Partida Romilor (le Parti des Roms), jugé trop corrompu. Ils préfèrent les partis populistes, qui leur promettent monts et merveilles. Ils boudent la voie des partis politiques, préférant celle de la société civile. La réforme démocratique d’après 1989 a suscité une éclosion d’ONG et ce sont elles qui mènent la bataille pour les droits. Ces ONG bénéficient du soutien actif des institutions européennes ou internationales.

C’est qu’une génération de leaders roms très combatifs, souvent instruits grâce à des bourses d’études européennes ou américaines, émerge en Roumanie et ailleurs en Europe. Enfants de parents scolarisés par les régimes communistes, ils utilisent à fond Internet pour tisser des réseaux. Cette élite rêve d’élire des représentants, efficaces et légitimes, partout en Europe. Ce serait, selon elle, le prélude à la création d’un Parlement des Roms, dont une ébauche existe en Hongrie.

La Hongrie a en effet servi de modèle en votant, en 1993, une loi garantissant les droits de ses 13 minorités (12 nationales et 1 « ethnique », les Roms). Elle établissait des conseils communautaires, ou « gouvernements autonomes de minorité », qui ont donné à ses Roms, au nombre de 500 000 à 600 000, une plus grande prise sur leur destin. Le manque de financement et les conflits avec les conseils municipaux ont toutefois affaibli la portée de cette loi, jugée novatrice.

Des activistes de la diaspora, eux, ne rêvent de rien de moins que d’une terre promise pour le peuple errant : le Romanestan (« campement des Roms »), du côté de l’Inde du Nord, leur terre d’origine. Un rêve jugé farfelu par les experts consultés.

En attendant, le plan mis en œuvre par Bucarest connaît quelques succès. Grâce à la Bourse de l’emploi réservée aux Roms, par exemple, ces derniers ont percé notamment dans le secteur des assurances. On a bâti aussi une amorce d’assurance maladie pour aider les chômeurs, incapables d’assumer le coût des médicaments et des soins de santé, les Roms accumulant année après année les records nationaux de chômage.

Les Roms sont-ils, comme on le prétend, une bombe à retardement sociale pour l’Europe ? « Non, parce qu’avec de l’aide ils ont commencé à s’aider eux-mêmes », analyse Calin Rus, directeur de l’Institut interculturel de Timisoara, qui parle couramment le français. Cette ONG vient en aide aux Roms du Banat, dans l’ouest du pays, une des régions les plus actives sur le plan économique. Les universités roumaines ont diplômé près de 400 étudiants roms en 2004 (soit, toutes proportions gardées, beaucoup plus que le Québec n’a compté de diplômés autochtones !), grâce aux bourses gouvernementales et privées. Une première. À l’initiative de la Banque mondiale et de la fondation internationale Soros, huit anciens pays communistes ont lancé la Décennie des Roms (2005-2015), avec priorité à l’éducation (par l’attribution de bourses, notamment), à l’emploi, au logement et à la santé.

Pour l’instant, les meilleurs ambassadeurs des Roms sont les musiciens. On n’a qu’à penser, au Québec, à la troupe Caravane ou aux groupes Les Gitans de Sarajevo et Soleil tsigane, entre autres ! « Quand on danse, on sent moins la faim », disait la chanteuse Esma Redzepova, qu’Indira Gandhi, ex-première ministre de l’Inde et amie des Roms, avait sacrée « reine des Gitans ».

Avec le soutien de Bruxelles, des experts reconstituent l’apport rom à la musique européenne. Ils numérisent de vieux enregistrements qui dormaient dans les bibliothèques. Des groupes de jazz et de rock autrichiens sillonnent la Roumanie à la recherche de rythmes et de sonorités tsiganes. La meilleure musique tsigane, m’a-t-on cependant assuré, se déniche... chez les disquaires de New York !

Publié dans L’actualité

Voyage effectué en juin 2005 grâce à une bourse Nord-Sud de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, financée par l’Agence canadienne de développement international.






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